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black panthers lives matter, peter norman

Deux semaines avant les JO de Mexico en 1968, John Carlos, coureur noir américain parmi les favoris du 200 mètres, aperçoit un certain Peter Norman sur la piste d’entraînement. 1,78 m pour 73 kg, cet Australien détonne parmi les standards physiques des sprinteurs. John Carlos demande à son ami Tommie Smith, grand espoir du sprint américain, lui aussi de couleur noire : Qui est ce petit Blanc ? Smith, qui a déjà concouru en compétition aux côtés du petit Blanc, fait donc les présentations. John m'a dit qu'il me botterait le cul sur la piste pendant les Jeux, se rappellera plus tard Peter Norman, un large sourire aux lèvres.

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Les Jeux politiques de Mexico

Les Jeux olympiques de Mexico s’apprêtent à se dérouler sous les yeux d’un monde cisaillé par les bouleversements politiques et sociaux. Lutte contre les inégalités raciales et assassinats de Martin Luther King et Bob Kennedy aux États-Unis, guerre du Vietnam, entrée des chars soviétiques à Prague ou encore révoltes de mai 1968 en France.

Un an plus tôt, lors des Jeux universitaires de Tokyo, Tommie Smith avait prévenu : Le boycott est possible, il est même probable. Pour une raison simple : pourquoi devrions-nous tout donner pour un pays qui nous dénie des droits que nous devrions avoir ? Vous pouvez vous attendre à tout à Mexico.

Pourtant, la possibilité d’un boycott de la part des athlètes prend du plomb dans l’aile à l’approche de Mexico. Le sacrifice sportif serait trop grand pour ces hommes et ces femmes qui s’entraînent précisément en vue d’exposer au monde, tous les quatre ans, le fruit de leur labeur. Mais d’autres moyens de contestation sont envisagés. C’est du moins ce que laisse entendre John Carlos à six semaines de l’ouverture des Jeux : Nous n'avons aucune intention de perturber les Jeux, mais ça ne veut pas dire que nous nous interdisons de faire quelque chose pour montrer les injustices faites aux Noirs aux États-Unis.

La médaille et le badge

16 octobre 1968 : finale de 200 mètres hommes. L’or pour Tommie Smith, l’argent pour Peter Norman, le bronze pour John Carlos. Ce soir-là, après avoir accompli un véritable exploit sportif qui lance sa carrière, le jeune athlète australien se rapproche de Tommie Smith et John Carlos. Au moment de serrer la main de Carlos pour le féliciter, Norman se voit répliquer : 

- Nous sommes impliqués dans le Projet olympique pour les droits de l'homme. Est-ce que tu crois aux droits de l'Homme ? 

- Bien sûr, répond l'Australien sans ciller. Je suis avec vous. 

Peter saisit alors un badge que lui tend John Carlos. Il décide de suivre ce qui lui semble juste. Ayant grandi dans une famille engagée dans l’armée du Salut, les discriminations subies par les Afro-Américains rappellent au garçon des antipodes celles réservées aux aborigènes dans son pays. Il suggère à ses deux confrères de partager entre eux l’unique paire de gants dont ils disposent, puis décide d’arborer ce badge de l’OPHR – l’Olympic Project for Human Rights –, une organisation luttant contre la ségrégation raciale avec une ferveur qui lui vaut de nombreux ennemis. 

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Un podium, trois condamnées

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Sur le podium, au moment de faire résonner l’hymne américain dans le stade de Mexico, Tommie Smith et John Carlos brandissent chacun un poing ganté de noir. À côté d’eux, sur la deuxième marche du podium, se tient un petit Blanc arborant le fameux badge. Pour cette mise en scène chargée de symboles de solidarité pour le mouvement civique des Noirs américains, Tommie Smith et John Carlos seront immédiatement bannis de leur fédération. Leur carrière prometteuse s’arrête ici, brutalement. Pour Peter Norman, la sentence sera indécise, plus pernicieuse, mais non moins terrible.

Lors des qualifications pour les JO suivants de 1972 à Munich, la fédération australienne l’écarte sous des prétextes fallacieux.

On lui reproche d’avoir manqué une journée de qualifications, ce qui est vrai, mais c’était le cas de la plupart des athlètes de premier plan dont l’usage accordait une dérogation. Elle ne sera pas accordée à Peter, meilleur sprinteur australien, cinquième meilleur sprinteur au monde cette année-là. La violente frustration de ne pas participer aux Jeux, doublée du non moins violent sentiment trahison éprouvé envers son pays, plonge l’athlète dans la dépression. Plus jamais il ne courra. Et les instances australiennes n’ont pas fini de lui faire payer son engagement de Mexico.

En 1999, alors que son record du 200 mètres australien tient toujours – 30 ans après –, il n’est pas intégré à la liste des 100 meilleurs athlètes nationaux du siècle. L’année suivante, il n’est tout simplement pas convié aux Jeux olympiques de Sydney.

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Par-delà les mers et les couleurs 

Au décès de Peter Norman en 2006, Tommie Smith et John Carlos, qui entretenaient une relation nourrie avec celui qui avait partagé un podium et l’engagement d’une vie en 1968, se rendront aux funérailles en Australie. Ils porteront le cercueil de Peter.

John Carlos y prononcera ces mots : Ce soir-là, à Mexico, je pensais voir de la peur dans ses yeux, je n'y ai vu que de l'amour. Il n'a jamais baissé la tête ni détourné le regard. Racontez à vos enfants l'histoire de Peter Norman.

Un soir d’octobre 1968, Peter Norman a tout perdu, mais a gagné deux frères de sang et incarné un idéal, celui de l’universalité du combat contre les inégalités raciales.

Il faudra attendre 2012 pour que le gouvernement australien présente officiellement ses excuses pour le traitement qu’il a reçu à son retour en Australie, et l’incapacité à reconnaître pleinement son rôle. Une médaille de l’Ordre du mérite lui sera accordée par le Comité olympique australien. Il aurait été autrement plus beau que celle-ci lui fut remise de son vivant. Qui sait si Peter n’aurait alors pas arboré quelque badge ?

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La scène des poings levés de Mexico 1968 est reproduite par une statue érigée en 2003 à l’université de San José en Californie. La seconde place du podium – celle de Peter Norman – est vide. Pas un oubli, non, mais une invitation à se tenir aux côtés de Smith et Carlos, puis à se poser la question suivante : Qu’aurais-je fait à sa place ?. 

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